
Pas de polémique, pas de favori... Une quinzaine d'auteurs confirmés dominent cette année les premières sélections des grands prix littéraires de l'automne, en attendant la consécration du grand public.
Les goûts des lecteurs et des jurés sont rarement les mêmes. En tête des ventes depuis trois semaines, "Un roman français" (Grasset) de Frédéric Beigbeder n'est retenu que pour le Renaudot et "Le voyage d'hiver" (Albin Michel) d'Amélie Nothomb est écarté d'entrée de toutes les listes.
Mauvignier, NDiaye, Foenkinos, de Vigan, Lévy, Haenel, Holder ou Milovanoff sont en revanche les plus en vue de ces premières listes à l'image de la rentrée 2009, sérieuse et de qualité.
Encensé par la critique, "Trois femmes puissantes" (Gallimard) de Marie NDiaye, qui a déjà reçu le Femina en 2001, ne figure que sur la liste des Goncourt. Salué comme un roman majeur sur les blessures de la guerre d'Algérie, "Des hommes" (Minuit) de Laurent Mauvignier est en revanche en lice pour le Goncourt, le Femina et le Médicis.
Avec un récit mi-biographique mi-fictif sur le résistant polonais "Jan Karski" (Gallimard), Yannick Haenel est sur la liste du Goncourt et du Femina, mais aussi sur celle du prix Médicis de l'"essai".
Justine Lévy, dont "Mauvaise fille" (Stock) sortira le 23 septembre, est en lice pour le Goncourt et le Médicis et Véronique Ovaldé en course pour le Goncourt et le Renaudot avec "Ce que je sais de Vera Candida" (L'Olivier).
Absentes du palmarès des grands prix d'automne depuis deux ans, les femmes sont d'ailleurs en nombre dans ces premières sélections, avec "Les heures souterraines" (JC. Lattes) de Delphine de Vigan (sur la liste du Goncourt), "Mon enfant de Berlin" (Gallimard) d'Anne Wiazemski (Renaudot) ou "Une année étrangère" (Stock) de Brigitte Giraud (Femina).
Parmi les habitués de la rentrée, David Foenkinos ("La délicatesse", Gallimard), Sorj Chalandon ("La légende de nos pères", Grasset), Eric Fottorino ("L'homme qui m'aimait tout bas", Gallimard), Jean-Pierre Milovanoff ("L'amour est un fleuve de Sibérie", Grasset), Jean-Philippe Toussaint ("La vérité sur Marie", Minuit) ou Eric Holder ("Bella ciao", Seuil) pointent également dans les premières sélections.
La surprise est venue des Goncourt, qui ont retenu "Alias Caracalla" (Gallimard), les mémoires de l'ancien résistant Daniel Cordier - "très soutenu" au sein du jury -, dans leur sélection habituellement réservée au roman.
Si Gallimard, qui publiait le plus grand nombre de romans de la rentrée (18), est toujours très représenté, le cercle des maisons d'édition invitées aux festivités de l'automne tend à s'élargir. Et les premières sélections de deux des principaux prix ne seront connues que dans quelques jours, celles de l'Interallié le 14 octobre et de l'Académie française le 15.
Les Goncourt et Renaudot seront par ailleurs attribués le 2 novembre dès 12H45, et non plus à 13H00, pour permettre aux lauréats d'être présents au restaurant Drouant pour les journaux radio-télé de 13H00.
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La face cachée du Mozambique
Bruno Corty 29/01/2009
Véritable coup de colère, «Le Cerveau de Kennedy» de Henning Mankell évoque les drames du continent africain.
«Il y a vingt ans, à la frontière entre la Zambie et l'Angola, j'ai vu un jeune Africain mourir du sida. C'était la première fois mais pas la dernière . » Ces mots sont extraits de la postface du dernier roman de l'écrivain suédois. Ils nous rappellent que Mankell n'est pas seulement l'auteur mondialement célèbre d'une série de polars consacrés à l'inspecteur Wallander. C'est aussi un romancier engagé qui passe, depuis 1985, la moitié de l'année au Mozambique où il dirige, à Maputo, le Théâtre Avenida. Le Mozambique l'a touché au cœur, comme l'Angola a envoûté, en son temps, le Portugais Antonio Lobo Antunes. Mais c'est l'Afrique comme continent qui le passionne et l'inspire.
En 1995, le gendre d'Ingmar Berman publiait Comédia Infantil (Seuil, 2003), récit de l'agonie d'un enfant de dix ans, victime d'une des nombreuses guerres civiles qui ensanglantent l'Afrique. En 1998, La Muraille invisible (série Wallander) évoquait l'Angola. Puis La Lionne blanche, autre polar, était situé en Afrique du Sud où un tueur était chargé d'éliminer Mandela.
Un loup solitaire
Aujourd'hui, Mankell, dans un roman publié en 2005, raconte, une fois encore, une mort. Celle d'un jeune Suédois, Henrik. C'est sa mère, Louise, archéologue de retour d'un chantier de fouilles en Grèce, qui découvre son corps sans vie. Dans son appartement de Stockholm, aucune trace d'effraction et, sur le cadavre, rien qui laisse à penser que Henrik ait été assassiné. La police finit par conclure à un suicide consécutif à l'absorption d'une forte dose de somnifères. Une thèse inacceptable pour Louise, qui s'accroche à un détail, à ses yeux essentiel : quand elle l'a retrouvé, Henrik était vêtu d'un pyjama, lui qui dormait toujours nu.
Folle de douleur et de rage, elle trouve refuge chez son père, Artur, loup solitaire qui vit dans les bois où il sculpte sur les arbres des têtes d'animaux. Artur est un homme rugueux, taiseux. C'est aussi un roc sur lequel Louise a toujours pu s'appuyer. C'est lui qui l'a élevée après la mort accidentelle de sa mère. Ce vieux sage conseille à sa fille de retrouver le père de Henrik pour lui annoncer la nouvelle. D'Aron, Louise n'a plus de nouvelles depuis qu'il a quitté leur domicile, des années plus tôt. Elle va le débusquer en Australie et, avec lui, plonger dans l'existence de leur fils comme dans un puits sans fond. Ils découvrent que Henrik occupait depuis des années un appartement à Barcelone. Qu'il était obsédé par le cerveau de John Fitzgerald Kennedy, dont une partie aurait disparu en 1963. Et aussi qu'il avait effectué de nombreux déplacements au Mozambique pour visiter un mouroir pour personnes atteintes du sida.
Stupéfaite de voir qu'elle connaissait si mal son fils, blessée aussi, Louise décide de « sortir les tessons de sa mémoire » et, comme avec une poterie ancienne, de tenter d'en recoller les morceaux. Elle est encore loin de se douter de ce qui l'attend. Entre Stockholm, Barcelone et Maputo, cette mère de douleur va vivre « les étapes d'un long cauchemar » au cours duquel vont surgir des personnages énigmatiques, des cyniques et des criminels.
Avec cette histoire terrifiante au cœur d'une Afrique malade, déshéritée, exploitée, Mankell laisse éclater sa rage. « Qui se soucie au fond de l'avenir de ce continent ? Je veux dire à part ceux qui y ont un intérêt particulier, que ce soit pour les diamants d'Afrique du Sud, le pétrole angolais ou les talentueux footballeurs du Nigeria », dit l'un de ses personnages. Qui ajoute : « Beaucoup pensent sérieusement que l'avenir du continent africain est déjà derrière lui. » Armé de cette colère et de romans magnifiques comme Le Cerveau de Kennedy, l'écrivain suédois espère faire évoluer une situation critique mais pas encore désespérée.
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